Collection de portraits (8) : Hervé Bizeul
Quelque part, l'individu est une bonne représentation de l'homme dans toute sa complexité. Capable durant toute une soirée de ne pas parler à sa voisine (pourtant belle fille) qui n'y connaît que couic en vins et tout aussi capable de petits gestes totalement inattendus, sobres, discrets, plein d'attention et d'affection.
Dans son amour du beau, il y a du japonais en lui. Ayant connu plusieurs de ses nombreuses résidences successives, j'y ai chaque fois remarqué un besoin très net de sobriété, de beaux produits simples et rares, sans sophistication inutile, ce besoin de créer une atmosphère zen, sans jamais tomber dans une simple copie ridicule d'une culture que nous ne faisons que d'effleurer.
Hervé Bizeul, que je connais du temps des grandes heures, du temps du mexicain, a tout fait dans sa vie qui est loin d'être finie. Gosse des rues, école hotelière sur la côte (si mes souvenirs sont bons), une enfance comme beaucoup d'entre nous ont connue. Les 30 glorieuses d'une génération qui sortait de la guerre, avait dans sa tête les respects qui n'existent plus aujourd'hui pour les autorités (le curé, le maire, l'instituteur, le docteur) et dont le but suprême était la réussite scolaire des enfants.
Très vite, il a dû comprendre qu'il n'était pas fait pour travailler sous les ordre de quiconque. Très vite il a compris que s'associer à d'autres énergumènes de sa trempe pouvait être bénéfique. Très vite il a compris qu'un beau titre en sommellerie pouvait permettre l'ouverture de certaines portes. Il a été sommelier (primé), restaurateur, conseil et tout le toutim.
On s'est connu autour du MacIntosh dont nous sommes tous deux des fanas de la première heure, lui ayant sur moi une avance continuelle tant il lui était facile de comprendre les arcanes du resedit, des raccourcis claviers et les subtilités des logiciels de graphisme, de texte (un vrai pro de ragtime). On se voyait dans les vieux bâtiments de Bercy dont il fut, je crois un des derniers occupants. Il n'avait pas son pareil, quand j'arrivais de Luxembourg, pour me glisser discrètement dans le coffre quelques bouteilles sublimes, comme ça, sans raison. En fait, s'il fallait le définir en quelques mots : un homme d'échanges et de dons. Clair et net : il fut un professeur émérite, tant sa patience pouvait être grande (bon, faut pas pousser : il y a des fois où ses raccourcis me faisaient repartir à zéro).
Ah, je suis certain qu'il y a là quelques sceptiques : ceux qui ne le connaissent que par ses écrits. On va y venir.
Il m'a fait connaître le vin avec son pote Didier Bureau qui officiait alors au Méridien de la Porte Maillot, le Clos Longchamp étant alors une table réputée où ce diable de Didier arrivait à vendre, le midi, aux costumes trois-pièces habituels plus de 50 % de vins de Bourgogne. Un exploit, vous en conviendrez.
C'était donc une bande de joyeux lurons, avec Poussier toujours ardent défenseur des Verts de St-Etienne. De beaux souvenirs.
Il y a eu ensuite le passage chez Jean Pierre Coffe où il a créé un des tout premiers CD multimédia sur … le cochon ! Je l'ai encore, il fonctionne toujours !
S'il est capable de se tenir correctement face au Pape, il lui arrive aussi, mine de rien, d'assassiner un vin devant son producteur tout coi qui n'en croit pas ses oreilles. Il y a un peu de Torquemada en cet homme.
Ah, c'est sûr : celui qui saura le manipuler n'est pas né. Sous ses dehors bonhomme, avec un petit ventre totalement assumé, il a en bibliothèque privée des mots capables de terminer n'importe quelle discussion, et toujours dans le style "mine de rien".
Nous sommes assez fiers, tous les deux, d'avoir monté avec Mr Hebrard la première édition du Who's Who du Vin (je viens d'apprendre qu'Eric Riewer, à la demande d'Hébrard, travaille sur une nouvelle édition) avec son lancement au Taillevent. Comment avons nous fait pour convaincre le très sérieux et sage Jean Claude Vrinat à déménager tout son restaurant pour installer 12 chefs étoilés (les plus grands de l'époque) ayant chacun 3 producteurs avec leurs vins ? C'est à cette occasion que j'ai connu Sandrone (via Veronelli) qui est venu du Piemont en voiture, en passant par la Suisse pour racheter à son importateur le Cannubi Boschis 85 qu'il n'avait plus à Barolo. Il était à la table de Senderens, au premier étage, avec Opus One et Mouton-Rothschild : rien que ça, les amis ! Vous dire que ce fut un succès serait rester en-dessous de la réalité. Queue dehors dès 18h00, tout séché à 19h30 avec le Chef Guillou (un géant à tout point de vue) prenant les choses en mains en cuisine pour alimenter des invités totalement bluffés. Ce fut unique, grand, très grand. Ça crée des liens.
Bon, je passe sur quelques années et le voilà parti sans idée ultra précise vers le Languedoc-Roussillon où il tombe très vite amoureux d'un terroir magique. L'inconscient, sans un sou, se lance dans une entreprise particulièrement folle, lui avec ses mains délicates de sommelier, prêt à travailler la terre, à essayer de comprendre les us et coutumes locales, à rester humble (pas facile, hein, Hervé ?), à ne pas jouer systématiquement le donneur de leçons, à convaincre des financiers, des banquiers, des administrations et tout le toutim.
Mais, le bougre, il a dans ses bagages une intelligence, un sens du contact, un carnet d'adresses, une capacité étonnante à assimiler les arcanes administratives. Son Clos des Fées prend forme; il fait bon; il le fait savoir car, plus que jamais il sait combien les relais parisiens sont essentiels pour la promotion d'un vin inconnu. Quelques belles tables lui font confiance, il a le génie de sortir une cuvée "Petite Sibérie" (avouez : le nom est génial) pour laquelle, comme Angelo Gaja en son temps, il demande un prix hors norme… qui, naturellement intrigue (et irrite) pas mal de monde.
Le voilà lancé et là encore, très vite, il comprend à quel point la communication est essentielle. Et en avant pour des tours d'Europe, en avant pour le palais Combourg à Vienne où il prend une belle claque face à des visiteurs qui ne lui disent même pas bonjour. Il a eu des nuits difficiles : ne jamais l'oublier.
Mais bon, vaille que vaille, son affaire monte, il lance Walden, s'agrandit, repousse les murs de sa cave, fait de beaux enfants avec une épouse sans laquelle il ne serait simplement pas là où il est. Il part en Asie, crée l'évenement au Grand Tasting à Paris avec sa sonnette qui annonce l'ouverture d'une Petite Sibérie (quel coup !), tombe amoureux de Gstaad bien avant notre Johnny (et pas pour les mêmes raisons), et maintenant, en route pour l'Asie si prometteuse mais si difficile à atteindre quand on a que des petits bugets.
En fait, il est bien loin de rouler sur l'or, et c'est un euphémisme. Mais comme d'autres qui ont suivi le même type de parcours, il arrive à se créer un capital à la force du poignet et des neurones affutés que sont les siens. Espérons que les ronds de cuir qui adorent tondre les entreprenants pour se nourrir grassement lui laisseront quelque chose, en total rapport avec ce qu'il a donné sur cette terre à la fois magique et dure.
Le voilà parti maintenant sur l'huile d'olive, n'ayant pu résister à remonter un vaste domaine pratiquement à l'abandon. Bon, comme pour le vin, il va contacter ses potes parisiens, il a fait et fera encore de belles étiquettes, restera original et saura convaincre. Foi + inconscience + intelligence : cela compte.
Bon, c'est un peu panégyrique tout cela. Mais c'est un vrai pote. Il a des révoltes qui me plaisent et comme Michel Bettane, il ne craint nullement de combattre, parfois férocement, la bêtise qui peut s'étaler sur les nouveaux outils du Web. Un peu soupe au lait de temps en temps ? Probable. Mais là aussi, l'âge apporte son vernis et quand il attaque tout schuss, il sait vite relativiser la chose.
Bougon il est né, bougon il restera : mais il a tant d'autres qualités et défauts ! Je vous l'ai écrit en ouverture : c'est une belle représentation de l'homme dans toute sa complexité.
Merci Hervé pour tes crus, ta syrah que j'aime, ta Petite Sibérie, ton huile d'olive : il faudra là réduire son amertume qui irrite un tantinet Madame Mauss
Fais nous de belles vendanges, continue à pester contre Bordeaux qui monopolise trop et contre les aigreurs de trop de bourgognes, une région que tu aimes trop pour en supporter les médiocrités encore trop courantes.
Son blog est une pure merveille d'humour (parfois vache à souhait) et son français - aux antipodes de celui du Grand Jacques, tout en élégance façon Littré -, tout aussi fascinant, devrait servir de dictée aux enfants des écoles. Mais fait-on encore des dictées ? Va savoir, Charles …
J'oubliais : allez farfouiller sur son blog pour trouver ses recettes de cuisines de haute volée ! Poulet rôti, oeufs aux truffes, lapin confit, escargots, et la célébrissime "Ultima Patata" : que du bon !
Rien que son texte sur le moulin à légumes mériterait un strapontin à l'Académie Française !
Porte toi bien l'ami !

Avec Pauline Vauthier à Stuttgart pour Artvinum : le mets, la bouteille, le verre : tout Bizeul est là !
A l'écoute : la splendide version de la Cenerentolla de Rossini, version opéra de Houston.
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Armand dit | François, tu me tirerais des larmes, en réveillant ces souvenirs qu'ont a en commun: le Mac, 4D, Bercy où l'on ne repartait pas sans bouteilles, Le Clos Longchamp, Taillevent, etc...Mais tu pousses le bouchon un peu loin avec "les respects qui n'existent plus aujourd'hui pour les autorités (le curé, le maire, l'instituteur, le docteur)", ça fait un peu Maurice Chevalier. |
Mauss répond | C'est vrai Armand : je vieillis avec un sens trop développé de la nostalgie. Tu fais bien de me secouer comme ça de temps en temps. |






