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Quelques réflexions personnelles sur la dégustation des Bordeaux 2005 à VDE

Dimanche 9 Novembre 2008, 11:32 GMT+2Par GjeCet article a été lu 1206 fois

Dans l'attente de l'analyse statistique de Bernard Burtschy sur les Corton-Charlemagne & Montrachet d'une part, et sur les Bolgheri Superiore 2004 et 2005 d'autre part, les résultats de la session des Bordeaux 2005 m'amènent à quelques réflexions personnelles sur ce millésime particulièrement prisé.

Il ne s'agit ici que d'une opinion et cela ne reflète certainement pas à 100 % celles des Membres du GJE. On pourra lire ici et là, notamment sur le forum de Parker, les opinions des 3 dégustateurs américains présents à cette session : MM Wilfred van Gorp, Kevin Shin et Kelly Walker. Et celles de Jacques Perrin sur son propre blog. 

A : S'il est vrai que les excès de bois neuf suscitent de plus en plus de réactions négatives, il n'empêche que bien utilisé, cela apporte incontestablement un "plus" aux grands crus bordelais… à condition qu'il y ait bien sûr une très belle matière derrière. Ainsi, les deux premiers, Pape-Clément (97,61/100) et Lascombes (97,49/100), en sont des exemples parfaits. Comme on le verra dans le rapport pdf, le premier obtient un taux de cohésion "Bien" et le second "Très bien".

Rappel de ce que mesure le taux de cohésion : il résulte d'un calcul de Bernard Burtschy pour mettre en valeur l'harmonie des opinions sur un vin. C'est une mesure de consensus qui se traduit, sur nos graphiques habituels (voir les anciens rapports) par un positionnement du vin le plus proche possible de la ligne médiane. La mention "Très bien" ou "Bien" signifie donc qu'il y a, sinon une unanimité entre les dégustateurs, au moins une très forte majorité de jugements similaires. C'est une notion importante dans la mesure où on peut parfaitement interpréter cette valeur comme une confirmation sérieuse de la qualité du cru en question. Les mentions successives ("Moyen" - "Faible" - "Très Faible") montrent à l'évidence que les dégustateurs ont des divergences plus ou moins fortes sur leur appréciation du vin. On peut légitimement s'attendre à ce que, lors de dégustations ultérieures, ce taux de cohésion se modifie en fonction de l'évolution du vin. Ce sont donc des crus qui seront redégustés dans les années à venir.

Si Lafite a reçu la mention "Bien", le style marqué de Mouton - qui arrive quand même 4ème - a ses défenseurs et ses ±détracteurs et obtient la mention "Moyen". 

Ces indications, souvent mal interprétées, notamment quand le vin atteint un rang élevé dans la hiérarchie, restent fondamentales dans les dégustations collectives à l'aveugle.

B : par rapport à la dégustation de juin à Léoville-Poyferré, certains crus obtiennent des rangs et des appréciations sensiblement différents. Cela démontre à l'évidence que le vin, dans le temps et dans le contexte d'une dégustation comparative, peut connaître une évolution rapide. Il est clair qu'au bout d'une période pouvant aller jusqu'à dix ans, particulièrement pour les grands crus de référence, les choses se stabilisent comme l'ont montré les 3 dégustations du GJE sur le millésime 1990.

C : on va un peu vite en besogne lorsqu'on critique le GJE de "louper" certains crus que chacun s'attend à trouver en haut du tableau. Le plus bel exemple pour cela reste PETRUS qui, très régulièrement au GJE, est dans le milieu du tableau (ici, 52ème avec un taux de cohésion "TB"). Comment interpréter un tel phénomène qui, au GJE, est loin d'être un accident ? Disons d'abord qu'on ne peut pas reprocher aux dégustateurs de manquer ce vin illustrissime alors même qu'ils ne manquent pas de positionner en haut du tableau d'autres premiers comme, pour cette session des 2005, Lafite, Mouton, Ausone, Montrose qui caracolent sur le podium. Sont-ils plus ouverts que Petrus ? Sont-ils plus faciles d'accès que ce roi de pomerol ? Avons nous des bouteilles falsifiées (pourtant achetées dans le commerce) ? Que dire pour notre défense ? D'abord qu'il n'y a aucune raison d'affirmer que l'ensemble des dégustateurs se trompent tous, en même temps, sur un vin. C'est statistiquement impossible. Nous sommes tombés sur de mauvaises bouteilles, mal conservées ? Mais qui conserve mal des bouteilles aussi chères ? Il y a là un réel mystère, et je ne suis pas le seul à n'y rien comprendre.

D : on va encore plus vite en mésestimant les vins moins nobles qui arrivent dans les 15 premiers comme le poil à gratter qu'est Haut-Condissas de Jean Guyon. Pour ce cru parfaitement vinifié du médoc, on constate à la fois une constance tout à fait remarquable de certains dégustateurs du GJE alors que d'autres, ayant trouvé de quel vin il s'agissait, le sous cotent bizarrement. Je me permets de citer à ce sujet le texte de Jacques Perrin sur son blog :

"Château Haut-Condissas J’avoue avoir été longtemps piégé par cet outsider qui sort régulièrement dans nos dégustations. En dégustation à l’aveugle, c’est simple : il y a les vins que l’on ne reconnaît pas et qui nous bluffent (pour moi Haut-Condissas était longtemps dans cette catégorie ; il y a les vins que l’on croit reconnaître et que, en réalité, on prend pour d’autres (scénario dangereux…). Enfin, il y a les vins que l’on reconnaît et que l’on aurait tendance à pénaliser parce que, pendant longtemps, ils nous ont bluffés. C’est le cas de ce Haut-Condissas auquel j’ai attribué une très bonne note même si je l’avais « démasqué » au préalable."

Ce phénomène mérite qu'on s'y attarde à l'occasion. En tout état de cause, je rejette violemment l'a priori qui consiste à dire : "oui, d'accord, Haut-Condissas est particulièrement flatteur dans ses jeunes années, mais vous verrez qu'au bout de 5 ou 10 ans, il ne sera plus en haut des tableaux".

Grave erreur comme l'a montré à l'évidence la grande dégustation comparative Napa/Bordeaux faite à Château Guiraud où le cru de Jean Guyon, pour le millésime 1995, est resté en haut du tableau. Bref, c'est un procès d'intention inacceptable, d'autant plus que pour l'amateur, il sait qu'il a, avec cette bouteille, un vin qui lui donnera de belles satisfactions pendant quelques années, à tout le moins. Comme l'a écrit plus d'une fois Robert Parker, il n'y pas de raisons qu'un vin "bon" dans ses jeunes années devienne "moins bon" dans le temps comme il n'y a pas de raisons qu'un vin "à défaut" jeune, devienne "bon" plus tard. Naturellement, il peut y avoir des exceptions, comme avec les crus qui sont véritablement fermés, au potentiel caché : ce qui est le cas avec Haut-Brion dont la palette aromatique si particulière ne se développe qu'au bout d'une bonne dizaine d'années au moins. On comprend, au sujet de ce vin unique, à quel point je reste éminemment circonspect sur la "correction" faite dans le Guide de la RVF. Il y a des impatiences douteuses.

Et je ne parle même pas de la notion, pour moi fondamentale, du rapport "qualité-prix" où là, il n'y a même plus photo.

E : on arrive alors à un problème permanent : la note donnée à l'étiquette. Il est évident qu'à table, lorsqu'on sert un Petrus, de facto on accorde au vin une note qui n'a rien à voir avec le contenu. C'est ainsi, et probablement qu'il faut accepter sereinement ce fait constant et régulier. Pour autant, il est bon de rappeler que lors de dégustations de vieux millésimes d'après guerre ou même des années 20 et 30, certains crus chahutent joyeusement les hiérarchies des classements officiels. Oui, je sais, on n'aime pas trop cela. Mais les faits sont les faits.

F : revenons à cette session des 2005 pour mettre l'accent sur deux particularités :

   - 34 vins obtiennent une note moyenne supérieure à 90 points. On n'a jamais vu cela au GJE, et ces résultats magnifiques ne sont pas dûs comme certains l'affirment, au fait que les dégustateurs savaient qu'ils dégustaient des 2005. Je dirai même le contraire : sachant qu'on avait un millésime de référence, plus que jamais ils cherchaient l'excellence et là où il y avait déception, les sanctions étaient immédiates.

   - la grande surprise a été la réussite exceptionnelle de crus de la rive gauche qui, habituellement, dans les jeunes années, sont supplantés  allègrement par les somptueux merlots de la rive droite. Madame Cathiard, très sensible sur ce point, va être contente avec Smith-Haut-Lafitte qui arrive 8ème. Oui, la rive gauche, dans ses années magnifiques, propose à l'amateur des vins splendides qui vont, pour longtemps, rester une belle référence. Bravo !

G : quelques autres considérations. On fera bien de s'intéresser d'un peu plus près aux crus de la Baronnie, Clerc-Milon et d'Armailhac et surtout de Petit Mouton qui démontrent majestueusement le splendide travail de Monsieur Dalhuin et de son équipe. Là où allait vite en besogne pour dénigrer Mouton, on ferait bien de revoir son jugement. 

 

 Dhaluin

A gauche, Mr Dhaluin, ou quand modestie rime avec excellence 

Haut-Marbuzet, Monbrison, Prieuré-Lichine, Virginie de Valandraud, Malartic-Lagravière, Rol Valentin, Larcis-Ducasse : voilà d'autres références à encaver : les prix sont un peu plus sages : autant en profiter pour les offrir aux générations futures !

En conclusion : plus que jamais, je reste convaincu de l'intérêt de ces dégustations à l'aveugle qui permettent à des vins moins célèbres, d'être confrontés, dans un contexte qui, sans atteindre naturellement une objectivité totale, leur donne la chance d'être évaluer à l'aune des références historiques.

Certes, nous comprenons parfaitement qu'il y a de solides réfractaires à cette approche, tant le monde des amateurs est un monde de passionnés où chacun défend plus ou moins fort sa propre hiérarchie. Mais il y a aussi des amateurs aux budgets serrés qui peuvent profiter des indications données par ces dégustations collectives. C'est fondamentalement pour eux que nous continuons à organiser de telles sessions. Qu'ils soient ici remerciés de leur soutien.

 

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Jacques Perrin dit

Très intéressante et très complète analyse François. En ce qui concerne Petrus, il y a effectivement un mystère que tu as raison de soulever. Après la dégustation, j'ai, comme chaque fois, redégusté ce vin, pensant que j'étais peut-être passé à côté. J'avais beau essayer de me convaincre, sachant que c'était Petrus, que l'ordre de la dégustation ou je ne sais quel autre paramètre avait pu jouer en sa défaveur. Mais non, même étiquette visible, ma note n'aurait pas changé.

Dimanche 9 Novembre 2008, 22:24 GMT+2 | Retour au début

L'exercice serait en effet intéressant de redéguster, en sachant le vin, le surprenant Petrus 1995 bu il y a peu ("Un vin généreux, chaleureux, franc, que certains dégustateurs ont situé à l'étranger - assemblage bordelais californien ou toscan).

Une déception - relative - pour ce cru (moyenne de 16/20 pour 6 dégustateurs).
Je l'ai trouvé loin des descriptions célestes lues ici ou là.

Le Petrus 1994 que j'avais proposé à l'aveugle quelques mois plus tôt est passé inaperçu (mais il avait brillé lors de l'horizontale IVV Bordeaux 1994, confirmant, s'il en était besoin, l'importance du contexte).

A contrario, j'ai étonné quelques convives avec un a priori modeste St-Emilion Petit Gravet 1970, fruité, vital, d'une belle gourmandise.

Dimanche 9 Novembre 2008, 22:30 GMT+2 | Retour au début

Juergen Steinke dit

The times I did taste Petrus blind (not 05) I gave good but not exceptionell scores to the wine. But I ask myself if Petrus is really interesting for winelover since it´s price is way beyond the amount of money probably 99,5% of people are willing and able to pay for a bottle of wine.

Since wines like Le Gay are available for 10% of the price but quite as good I wonder why people pay so much more money for buying Petrus. But o.k. - I never understand it and will probably not understand it in the future. I guess my imagination ist too limited. Others may say my anual income is too limited to understand it :-)

Lundi 10 Novembre 2008, 12:57 GMT+2 | Retour au début

Mauss répond

Dear Jürgen :

You are still young and it takes time to extract from your mind - it takes 20 years for me - the attraction done by the big names on the amateur's community.
It is the dream of every wine lover to taste once, and possibly more, the big guns so much heralded here and there.
Then, or you are blow away like I was with Haut-Brion (by far my best bordeaux wine), or you are more than skeptical abouta wine, and for many years you think you are the faulty guy, the one who does not understand a bit in this mogul, like Petrus.
Of course, I still have in mind many Petrus 61 I was offered in the 70' by my boss at that time, but now, since more and more I serve blind at home, I just do not care a dam about the label.
Takes time, Jürgen, takes times !
But do understand some people just need a label to cover their lack of personnal taste and appraisal.

Lundi 10 Novembre 2008, 16:21 GMT+2 | Retour au début

J'ai eu la chance de pouvoir boire Petrus 1990 il y a quelques années, lors d'un déjeuner joyeux réunissant quelques fous de vins (dont François Audouze et Hervé This).

Résultat des courses, un velouté et une race hors du commun pour un 20/20 qualifiant un vin mythique (dans l'imaginaire) et en l'occurence somptueux (dans les faits).

Il est vrai que nous n'étions pas à l'aveugle ... :-)

Lundi 10 Novembre 2008, 16:50 GMT+2 | Retour au début

Juergen Steinke dit

Dear Francois:
Yes, I know that almost every winelover must taste a Petrus or a La Tache. I am a lucky guy because I did it at times when the wines were not as expensive as today. I bought a few bottles of 1990 La Tache in 1993/94 in example for about 250 D-Mark each. And thought oh my god - I am silly to pay so much money for a bottle of wine that time! The wine was superb - my 3 bottles are already gone (way too early as I know). But as much I love wine - I would never buy a bottle today for some thousands Euro. Never - even if I were rich.

René Gabriel told a story recently on his Internet site. He was invited to drink a bottle of 1945 Mouton. This bottle was obviously a grotesque fake. The host owns an entire case of this stuff. Bought at an Christies auction recently - the case for 120.000 Euros. Do you understand this? Sorry, I can´t help: some people have simply too much money.

Mardi 11 Novembre 2008, 17:09 GMT+2 | Retour au début

Paganini dit

Bonjour,

Dans une précédente chronique, vous expliquiez qu'il n'y a certainement pas de bouteille préparée pour les journalistes, la preuve en est que les vins qui s'en sont le mieux sortis sont ceux qui ont été perdus par votre transporteurs et retrouvés dans des caves locales.

Ne pensez vous donc pas que ceux qui ont subis un long transport (et n'ont pas été perdus) ont donc été sécoués et altérés ? Pour ENCORE plus de crédibilité, ne faudrait il pas une seule et même filière pour vos dégustation et un temps de conservation relativement long, sur le lieu de dégustation, pour que les vins se reposent ?

Mercredi 12 Novembre 2008, 12:56 GMT+2 | Retour au début

Mauss répond

Monsieur Paganini :

Quel beau nom ou pseudo si évocateur !

Croyez bien que nous apportons chaque fois les plus grands soins au transport des vins, notamment en s'assurant, en été, d'une climatisation.

Je pars du principe que s'il faut faire attention, il n'en demeure pas moins que les vins de Bordeaux sont des vins solides, qui tiennent la distance et surtout quand il s'agit de grands crus riches, structurés et si jeunes.
Quelque part, ce serait gravissime que de tels vins à ce si jeune âge, aient le mal de mer !
En fait, il y a plein d'autres facteurs - à mon avis, hein - bien plus importants que la date d'arrivée des vins à destination.
Les vins apportés de Bordeaux étaient là 48 H au pire… et les vins trouvés en cata ont dû prendre la route le jour même de la session. Finalement, on peut aussi dire qu'ils ont été pénalisés par rapport aux autres qui ont eu droit à un tranquille séjour en eurocave ?

Mais en dehors de ce petit problème, honnêtement, je ne crois pas une seconde qu'un lecteur change d'avis à notre sujet seulement sur un tel incident. C'est bien là l'essentiel, et au point de vue crédibilité, si tous les autres dégustations officielles ici et là ne prenaient que 50 % de nos règles, quel progrès ce serait !

Mercredi 12 Novembre 2008, 18:47 GMT+2 | Retour au début