Quelques réflexions personnelles sur la dégustation des Bordeaux 2005 à VDE
Dans l'attente de l'analyse statistique de Bernard Burtschy sur les Corton-Charlemagne & Montrachet d'une part, et sur les Bolgheri Superiore 2004 et 2005 d'autre part, les résultats de la session des Bordeaux 2005 m'amènent à quelques réflexions personnelles sur ce millésime particulièrement prisé.
Il ne s'agit ici que d'une opinion et cela ne reflète certainement pas à 100 % celles des Membres du GJE. On pourra lire ici et là, notamment sur le forum de Parker, les opinions des 3 dégustateurs américains présents à cette session : MM Wilfred van Gorp, Kevin Shin et Kelly Walker. Et celles de Jacques Perrin sur son propre blog.
A : S'il est vrai que les excès de bois neuf suscitent de plus en plus de réactions négatives, il n'empêche que bien utilisé, cela apporte incontestablement un "plus" aux grands crus bordelais… à condition qu'il y ait bien sûr une très belle matière derrière. Ainsi, les deux premiers, Pape-Clément (97,61/100) et Lascombes (97,49/100), en sont des exemples parfaits. Comme on le verra dans le rapport pdf, le premier obtient un taux de cohésion "Bien" et le second "Très bien".
Rappel de ce que mesure le taux de cohésion : il résulte d'un calcul de Bernard Burtschy pour mettre en valeur l'harmonie des opinions sur un vin. C'est une mesure de consensus qui se traduit, sur nos graphiques habituels (voir les anciens rapports) par un positionnement du vin le plus proche possible de la ligne médiane. La mention "Très bien" ou "Bien" signifie donc qu'il y a, sinon une unanimité entre les dégustateurs, au moins une très forte majorité de jugements similaires. C'est une notion importante dans la mesure où on peut parfaitement interpréter cette valeur comme une confirmation sérieuse de la qualité du cru en question. Les mentions successives ("Moyen" - "Faible" - "Très Faible") montrent à l'évidence que les dégustateurs ont des divergences plus ou moins fortes sur leur appréciation du vin. On peut légitimement s'attendre à ce que, lors de dégustations ultérieures, ce taux de cohésion se modifie en fonction de l'évolution du vin. Ce sont donc des crus qui seront redégustés dans les années à venir.
Si Lafite a reçu la mention "Bien", le style marqué de Mouton - qui arrive quand même 4ème - a ses défenseurs et ses ±détracteurs et obtient la mention "Moyen".
Ces indications, souvent mal interprétées, notamment quand le vin atteint un rang élevé dans la hiérarchie, restent fondamentales dans les dégustations collectives à l'aveugle.
B : par rapport à la dégustation de juin à Léoville-Poyferré, certains crus obtiennent des rangs et des appréciations sensiblement différents. Cela démontre à l'évidence que le vin, dans le temps et dans le contexte d'une dégustation comparative, peut connaître une évolution rapide. Il est clair qu'au bout d'une période pouvant aller jusqu'à dix ans, particulièrement pour les grands crus de référence, les choses se stabilisent comme l'ont montré les 3 dégustations du GJE sur le millésime 1990.
C : on va un peu vite en besogne lorsqu'on critique le GJE de "louper" certains crus que chacun s'attend à trouver en haut du tableau. Le plus bel exemple pour cela reste PETRUS qui, très régulièrement au GJE, est dans le milieu du tableau (ici, 52ème avec un taux de cohésion "TB"). Comment interpréter un tel phénomène qui, au GJE, est loin d'être un accident ? Disons d'abord qu'on ne peut pas reprocher aux dégustateurs de manquer ce vin illustrissime alors même qu'ils ne manquent pas de positionner en haut du tableau d'autres premiers comme, pour cette session des 2005, Lafite, Mouton, Ausone, Montrose qui caracolent sur le podium. Sont-ils plus ouverts que Petrus ? Sont-ils plus faciles d'accès que ce roi de pomerol ? Avons nous des bouteilles falsifiées (pourtant achetées dans le commerce) ? Que dire pour notre défense ? D'abord qu'il n'y a aucune raison d'affirmer que l'ensemble des dégustateurs se trompent tous, en même temps, sur un vin. C'est statistiquement impossible. Nous sommes tombés sur de mauvaises bouteilles, mal conservées ? Mais qui conserve mal des bouteilles aussi chères ? Il y a là un réel mystère, et je ne suis pas le seul à n'y rien comprendre.
D : on va encore plus vite en mésestimant les vins moins nobles qui arrivent dans les 15 premiers comme le poil à gratter qu'est Haut-Condissas de Jean Guyon. Pour ce cru parfaitement vinifié du médoc, on constate à la fois une constance tout à fait remarquable de certains dégustateurs du GJE alors que d'autres, ayant trouvé de quel vin il s'agissait, le sous cotent bizarrement. Je me permets de citer à ce sujet le texte de Jacques Perrin sur son blog :
"Château Haut-Condissas J’avoue avoir été longtemps piégé par cet outsider qui sort régulièrement dans nos dégustations. En dégustation à l’aveugle, c’est simple : il y a les vins que l’on ne reconnaît pas et qui nous bluffent (pour moi Haut-Condissas était longtemps dans cette catégorie ; il y a les vins que l’on croit reconnaître et que, en réalité, on prend pour d’autres (scénario dangereux…). Enfin, il y a les vins que l’on reconnaît et que l’on aurait tendance à pénaliser parce que, pendant longtemps, ils nous ont bluffés. C’est le cas de ce Haut-Condissas auquel j’ai attribué une très bonne note même si je l’avais « démasqué » au préalable."
Ce phénomène mérite qu'on s'y attarde à l'occasion. En tout état de cause, je rejette violemment l'a priori qui consiste à dire : "oui, d'accord, Haut-Condissas est particulièrement flatteur dans ses jeunes années, mais vous verrez qu'au bout de 5 ou 10 ans, il ne sera plus en haut des tableaux".
Grave erreur comme l'a montré à l'évidence la grande dégustation comparative Napa/Bordeaux faite à Château Guiraud où le cru de Jean Guyon, pour le millésime 1995, est resté en haut du tableau. Bref, c'est un procès d'intention inacceptable, d'autant plus que pour l'amateur, il sait qu'il a, avec cette bouteille, un vin qui lui donnera de belles satisfactions pendant quelques années, à tout le moins. Comme l'a écrit plus d'une fois Robert Parker, il n'y pas de raisons qu'un vin "bon" dans ses jeunes années devienne "moins bon" dans le temps comme il n'y a pas de raisons qu'un vin "à défaut" jeune, devienne "bon" plus tard. Naturellement, il peut y avoir des exceptions, comme avec les crus qui sont véritablement fermés, au potentiel caché : ce qui est le cas avec Haut-Brion dont la palette aromatique si particulière ne se développe qu'au bout d'une bonne dizaine d'années au moins. On comprend, au sujet de ce vin unique, à quel point je reste éminemment circonspect sur la "correction" faite dans le Guide de la RVF. Il y a des impatiences douteuses.
Et je ne parle même pas de la notion, pour moi fondamentale, du rapport "qualité-prix" où là, il n'y a même plus photo.
E : on arrive alors à un problème permanent : la note donnée à l'étiquette. Il est évident qu'à table, lorsqu'on sert un Petrus, de facto on accorde au vin une note qui n'a rien à voir avec le contenu. C'est ainsi, et probablement qu'il faut accepter sereinement ce fait constant et régulier. Pour autant, il est bon de rappeler que lors de dégustations de vieux millésimes d'après guerre ou même des années 20 et 30, certains crus chahutent joyeusement les hiérarchies des classements officiels. Oui, je sais, on n'aime pas trop cela. Mais les faits sont les faits.
F : revenons à cette session des 2005 pour mettre l'accent sur deux particularités :
- 34 vins obtiennent une note moyenne supérieure à 90 points. On n'a jamais vu cela au GJE, et ces résultats magnifiques ne sont pas dûs comme certains l'affirment, au fait que les dégustateurs savaient qu'ils dégustaient des 2005. Je dirai même le contraire : sachant qu'on avait un millésime de référence, plus que jamais ils cherchaient l'excellence et là où il y avait déception, les sanctions étaient immédiates.
- la grande surprise a été la réussite exceptionnelle de crus de la rive gauche qui, habituellement, dans les jeunes années, sont supplantés allègrement par les somptueux merlots de la rive droite. Madame Cathiard, très sensible sur ce point, va être contente avec Smith-Haut-Lafitte qui arrive 8ème. Oui, la rive gauche, dans ses années magnifiques, propose à l'amateur des vins splendides qui vont, pour longtemps, rester une belle référence. Bravo !
G : quelques autres considérations. On fera bien de s'intéresser d'un peu plus près aux crus de la Baronnie, Clerc-Milon et d'Armailhac et surtout de Petit Mouton qui démontrent majestueusement le splendide travail de Monsieur Dalhuin et de son équipe. Là où allait vite en besogne pour dénigrer Mouton, on ferait bien de revoir son jugement.

A gauche, Mr Dhaluin, ou quand modestie rime avec excellence
Haut-Marbuzet, Monbrison, Prieuré-Lichine, Virginie de Valandraud, Malartic-Lagravière, Rol Valentin, Larcis-Ducasse : voilà d'autres références à encaver : les prix sont un peu plus sages : autant en profiter pour les offrir aux générations futures !
En conclusion : plus que jamais, je reste convaincu de l'intérêt de ces dégustations à l'aveugle qui permettent à des vins moins célèbres, d'être confrontés, dans un contexte qui, sans atteindre naturellement une objectivité totale, leur donne la chance d'être évaluer à l'aune des références historiques.
Certes, nous comprenons parfaitement qu'il y a de solides réfractaires à cette approche, tant le monde des amateurs est un monde de passionnés où chacun défend plus ou moins fort sa propre hiérarchie. Mais il y a aussi des amateurs aux budgets serrés qui peuvent profiter des indications données par ces dégustations collectives. C'est fondamentalement pour eux que nous continuons à organiser de telles sessions. Qu'ils soient ici remerciés de leur soutien.
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Jacques Perrin dit | Très intéressante et très complète analyse François. En ce qui concerne Petrus, il y a effectivement un mystère que tu as raison de soulever. Après la dégustation, j'ai, comme chaque fois, redégusté ce vin, pensant que j'étais peut-être passé à côté. J'avais beau essayer de me convaincre, sachant que c'était Petrus, que l'ordre de la dégustation ou je ne sais quel autre paramètre avait pu jouer en sa défaveur. Mais non, même étiquette visible, ma note n'aurait pas changé. |
Laurentg dit | L'exercice serait en effet intéressant de redéguster, en sachant le vin, le surprenant Petrus 1995 bu il y a peu ("Un vin généreux, chaleureux, franc, que certains dégustateurs ont situé à l'étranger - assemblage bordelais californien ou toscan). |
Juergen Steinke dit | The times I did taste Petrus blind (not 05) I gave good but not exceptionell scores to the wine. But I ask myself if Petrus is really interesting for winelover since it´s price is way beyond the amount of money probably 99,5% of people are willing and able to pay for a bottle of wine. |
Mauss répond | Dear Jürgen : |
Laurentg dit | J'ai eu la chance de pouvoir boire Petrus 1990 il y a quelques années, lors d'un déjeuner joyeux réunissant quelques fous de vins (dont François Audouze et Hervé This). |
Juergen Steinke dit | Dear Francois: |
Paganini dit | Bonjour, |
Mauss répond | Monsieur Paganini : |







